Truites aquaponiques

La vie en boucles

Carence en aquaponie : un diagnostic difficile

symptomes de carence avec décoloration internervaireLors de la culture des légumes, il est fréquent de constater l’apparition de taches anormales sur les feuilles. Ces observations doivent être interprétées avec précaution car les causes peuvent être nombreuses : maladies cryptogamiques, présence de pucerons ou d’acariens, viroses, carences. Dans le cas d’une carence, la cause  n’est pas indiquée par les symptômes il peut s’agir d’un manque d’éléments nutritifs dans l’eau ou de niveaux excessifs d’autres nutriments, d’un pH de l’eau trop élevé ou trop faible , d’une humidité stagnante asphyxiante ou d’un développement limité des racines.  On devrait d’abord  utiliser l’analyse de l’eau  et  celle des tissus des plantes pour confirmer ce qui est indiqué par les symptômes de carence. En l’absence d’analyses, coûteuses, il reste la voie prédictive des bilans.

Observer méticuleusement

Des jaunissements de jeunes feuilles de mâche qui s'avèrent être une attaque de pucerons et pas une carence en fer.

Des jaunissements de jeunes feuilles de mâche qui s’avèrent être une attaque de pucerons, et non  pas une carence en fer.

Des feuilles âgées de fraisiers avec décoloration internervaire  causée par une virose et non pas par une carence en magnésie.

Des feuilles âgées de fraisiers avec décoloration internervaire  causée par une virose et non par une carence en magnésie.

Des décolorations internervaires qui touchent toutes les feuilles âgées et jeunes, sans nécroses, compliquant l'identification des carences entre magnésium et manganèse..

Des décolorations internervaires qui touchent toutes les feuilles âgées et jeunes, sans nécroses, compliquant l’identification de la carence entre magnésium et manganèse.

Des déformations de feuilles de tomates (intumescences)  causées par des réactions physiologiques çà des écarts de température jour nuit avec des nuits froides.

Des déformations de feuilles de tomates (intumescences)  qui au départ peuvent ressembler à des symptômes de carence

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les tableaux d’interprétation des symptômes de carences insistent sur la mobilité des éléments, qui se traduit par des symptômes sur feuilles âgées (magnésium par exemple)  ou sur jeunes feuilles (manganèse par exemple).  Cela se complique un peu lorsque les deux carences sont présentes simultanément, ce qui est fréquent en aquaponie. Si l’on rajoute que de nombreuses carences naissantes ont des symptômes similaires qui varient selon la sensibilité des plantes, la prudence s’impose lors du diagnostic. Un fichier pdf à télécharger (8 Mo) offre un beau panorama de ce que l’on peut observer sur légumes. Et pour terminer , un petit exemple pédagogique sur le jaunissement de pétunia qui peut se montrer fort utile en aquaponie.

En cas de carence, utiliser la voie prédictive, à défaut d’analyses

Nous allons utiliser la méthode des bilans pour une analyse des flux des nutriments. Commençons par la composition de l’eau de la nappe du Dogger à Luçon, utilisée pour remplir les bassins. Un site donne la composition des eaux de nappe en France. Le potassium n’est pas mesuré mais il est probable qu’il soit présent en faible quantité, inférieure à 20 mg/l.

ELEMENTS N (mg/l) P (mg/l) K (mg/l) Ca (mg/l) Mg (mg/l) Mn (mg/l) Fe (mg/l) Zn (mg/l) Cu (mg/l)
EAU 13 0 ? 129 6 0 0.003 0.503 0.001

Ces valeurs sont à comparer à la composition d’une solution nutritive recommandée pour la production de légumes:

ELEMENTS N (mg/l) P (mg/l) K (mg/l) Ca (mg/l) Mg (mg/l) Mn (mg/l) Fe (mg/l) Zn (mg/l) Cu (mg/l)
SOLUTION NUTRITIVE 100-250 30-50 100-300 80-140 30-70 0.5-1 1-5 0.3-0.6 0.04-0.2

Observons les flux  d’éléments nutritifs dans le système lors de la production de laitues pendant 60 jours. La nourriture des truites  est distribuée à raison de 250 g par jour. Soit 15 kg au total pendant cette période de 60 jours. La valeur nutritive pour 100 g de pellets est indiquée sur l’étiquette des sacs. Ce qui donne en apports totaux:

ELEMENTS N (g) P (g) K (g) Ca (g) Mg (g) Mn (mg) Fe (mg) Zn (mg) Cu (mg)
ALIMENT 960 138 118 186 24 750 7505 1500 45

Cet apport par la ration va se répartir entre immobilisation par les truites, rejets solides (fèces) et rejets solubles.  Seuls les rejets solubles seront disponibles pour les légumes cultivés en aquaponie. La répartition entre truites, fèces et partie  soluble  est estimée à partir  de la thèse de doctorat “Optimisation de deux systèmes de production piscicole:  biotransformation des nutriments et gestion des rejets” (Emmanuelle Roque d’Orbcastel, 2008) et du rapport “Composition of Fecal Waste from Commercial Trout Farms in Ontario: Macro and Micro Nutrient Analyses and Recommendations for Recycling” (Richard Moccia, David Bevan and Gregor Reid, University of Guelph, 2007)

ELEMENTS N (g) P (g) K (g) Ca (g) Mg (g) Mn (mg) Fe (mg) Zn (mg) Cu (mg)
TRUITES 384 54 54 10 4 2 46 59 4
SOLUBLE 457 27 62 78 10 4 134 270 23
FECES 119 57 2 98 10 742 570 1170 18

Supposons une culture unique de laitue pendant 60 jours avec une production de 8 kg de Matière Sèche sur 10 m2. Les exportations totales  par la laitue dans ces conditions, correspondent environ  à:

ELEMENTS N (g) P (g) K (g) Ca (g) Mg (g) Mn (mg) Fe (mg) Zn (mg) Cu (mg)
LAITUE 80 12 80 26 6 160 390 80 14

Le bilan entre apports solubles venant de la nourriture via les excrétions des truites  et les  exportations par les laitues donne :

ELEMENTS N (g) P (g) K (g) Ca (g) Mg (g) Mn (mg) Fe (mg) Zn (mg) Cu (mg)
BILAN +377 +15 -18 +52 +4 -156 -256 +190 +9

Au bout de plusieurs cycles de culture, on devrait observer dans ce système aquaponique une augmentation des nitrates, une teneur en phosphate suffisante, une carence en potasse sévère, une augmentation de la teneur en calcium, une stabilité de la teneur en magnésium qui ne compense toutefois pas  le niveau trop faible de départ,  une carence majeure en manganèse et en fer, une stabilité en zinc et une teneur limite en cuivre  à surveiller.

Apports correctifs selon le diagnostic

Tout apport doit être réfléchi du point de vue des plantes et du point de vue des truites. Ajouter dans l’eau des bassins,  du sulfate de magnésie ou du fer chélaté par DTPA ne pose aucun problème aux truites. A éviter absolument avec le sulfate de manganèse qui devra être strictement utilisé par voie foliaire.  Attention aux phytotoxicités lors des apports foliaires. C’est ainsi qu’un apport de fer DTPA par voie foliaire avec un dosage “généreux” a grillé les feuilles des légumes. Conclusion : apporter la dose et juste la dose.

Phytotoxicité sur laitue d'un apport foliaire de fer DTPA sur-dosé

Phytotoxicité sur laitue d’un apport foliaire de fer DTPA surdosé

Phytotoxicité sur mâche d'un apport foliaire de fer DTPA sur-dosé

Phytotoxicité sur mâche d’un apport foliaire de fer DTPA surdos

 

 

 

 

 

 

J’ai testé des apports unicistes avant de comprendre qu’il fallait régler tous les déficits en même temps, compte tenu des interactions entre éléments. L’utilisation de tests chimiques permet de gérer les apports correctifs et de corriger les carences.

Des résultats encourageants et des questions pour l’avenir

Il ne faut pas être pressé pour mesurer les effets d’une stratégie de maîtrise des carences. Les effets des apports demandent une quinzaine de jours pour être perceptibles nettement.   La présence dans la serre, de cultures en pleine terre facilite les comparaisons directes et permet parfois de constater que les plantes présentent les mêmes symptômes en aquaponie ou en pleine terre, y compris après traitement des carences en aquaponie, ce qui force à l’humilité dans la compréhension de la biologie des plantes!

Le rêve d’une aquaponie sans apports autres que l’aliment des poissons n’est possible que si l’aliment transformé par les organismes aquatiques apporte tout ce dont la plante a besoin. La reminéralisation des fèces serait la solution. Cela explique sans doute pourquoi les systèmes aquaponiques sur lits de graviers se bonifient au cours des années , une partie des boues échappant aux filtres et se fixant sur les graviers, les bactéries spécialisées assurant la minéralisation pour les plantes.

Reste à étudier la possibilité  de remplacer les apports minéraux par des décoctions et purins. Puis à remettre l’ouvrage sur le métier lors du changement de ration avec les vers de farine.

En attendant je suis preneur de critiques et suggestions via les commentaires!

Share Button

2 Comments

  1. BERNARD François

    25/07/2018 at 10:20

    Bonjour,
    Je trouve l’idée d’association pisciculture avec aquaculture étonnante et la mise en place du principe très intéressante. Vous êtes confronté directement à ce que la nature sait faire de mieux: La complémentarité, la symbiose, …, le recyclage des déchets,
    Comment les déchets des truites (du règne animal) peuvent ils être valorisés par les plantes (du régné végétal) et vice versa ? Entre les deux se situe le monde des bactéries, (passage obligé).
    Vous êtes en bonnes voies, celles de la curiosité et de la passion c’est un plaisir de vous lire.

    • jcgoudeau

      25/07/2018 at 10:30

      Merci François. C’est effectivement passionnant de jouer avec les “boucles” du vivant. Et cela va encore se complexifier lorsque l’élevage de vers de farine va atteindre sa vitesse de croisière.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

© 2019 Truites aquaponiques

Thème par Anders NorenHaut ↑